Le travail de Caroline Trucco se déploie à l’intersection de questions ethnographiques, sociales, postcoloniales, poétiques et visuelles.
L’artiste développe depuis quelques années des recherches autour du regard porté sur l’Autre avec comme prisme le regard Occidental face à l’Afrique, ses ressortissants et leurs objets culturels. Sa démarche artistique pourrait se rattacher à ce que Nicolas Bourriaud nomme la « pensée de destination » : une pensée qui se caractérise par une mise en exil de soi- même, une sortie du territoire natal. Le fait pour l’artiste de s’attacher à des spécificités qui ne sont pas celles de la culture qui l’a vu naître, ni de la région du monde dans laquelle il est né. L’artiste semble être guidée par cette pensée d’Edouard Glissant : « La bienheureuse opacité, par quoi l’autre m’échappe, me contraignant à la vigilance de toujours marcher vers lui ». Ce travail prend la forme d’installations, mettant en exergue expérimentation sur la matière, exploitation d’objets existants, récits récoltés, archives, missions de terrain favorisant depuis peu chez l’artiste des projets participatifs.

L’exposition Intenses aimantations et imaginaires numérotés présentée à la galerie Le 22, évoque les mouvements de migrations et la circulation croisée des hommes mais aussi des objets culturels auxquels ces mêmes populations sont rattachées. Elle s’inscrit dans le prolongement d’un travail d’expérimentation présenté pour la première fois lors de l’exposition Un chapelet d’îles noires accroché à l’horizon présenté à Appartement à Paris en octobre dernier. Exposition où Caroline Trucco avait créé des mises en scène où elle faisait dialoguer des objets issus du patrimoine culturel africain provenant d’une collection établie, en l’occurrence celle de Nathalie Miltat, et ses propres productions.
Pour cette nouvelle exposition, Caroline Trucco s’appuie sur un protocole de travail identique en exploitant un corpus d’objets issus des collections particulières de Patrice Brémond et Jean Ferrero ; chaque pièce exploitée est étiquetée, arborant un numéro d’inventaire dans la lignée du processus muséographique d’identification des objets. La scénographie proposée par l’artiste nous renvoie ici à ce temps d’analyse et d’identification, ce contexte de mise en réserve proche d’un conditionnement de mise en quarantaine.

Ainsi dans l’installation Restitution : Retour au pays natal, un rack de stockage présente en vis-à-vis une série de statuettes et de masques africains et une série de socles, reprenant les codes de monstration occidentaux des musées ethnographiques. Un face à face fictionnel entre des objets orphelins expatriés (leur étiquetage les rapporte à l’expédition française ethnographique Dakar- Djibouti de 1931 durant laquelle la majorité des collectes sont issues de spoliations) et des socles nus, dépossédés de leur objet, pointant l’entreprise des restitutions patrimoniales extra-occidentales et la possible rédemption du « musée cannibale  ». Dans l’installation vidéo Moi, un noir, l’artiste explore une autre collection - la collection Galéa d’automates du NMNM (Monaco) - dans laquelle elle se focalise uniquement sur des automates représentant des sujets noirs. Des spectateurs incarnés par des statuettes africaines visionnent des vidéos montrant la gestuelle de figurines mécaniques de la fin du 19ème siècle produites à Paris en pleine période d’expansion coloniale. Ces objets mécaniques figent le regard occidental porté sur l’Autre, ici le colonisé, enfermé dans un carcan d’assujettissement et de fantasmes. Un extrait de Frantz Fanon puisé de son ouvrage « Les damnés de la terre » de 1961 vient clore la séquence vidéo et relate au travers d’une analyse de rêve, l’expérience vécue du colonisé, ses mécanismes et sa posture d’enfermement. Le processus d’inventaire des objets employé par Caroline Trucco renvoie aux techniques d’identification et d’enregistrement des migrants au sein de hot spots européens actuels.

Ainsi certains travaux évoquent plus directement ces migrations contemporaines dépeignant une géographie torturée qui dit la violence de l’Histoire et de l’actualité à l’image des œuvres : Poétique de la résistance, Bons baisers de Vintimille, Bons baisers de Calais, travaux photographiques de terrain réalisés à partir d’actions (fragments poétiques, sous forme de petites annonces de rue, disséminés dans la ville de Vintimille aux abords de lieux de tensions entre locaux et migrants), ou se focalisant sur les traces laissées par les migrants après le démantèlement de leur lieu de vie temporaire, inscriptions multiples dessinant le récit de départs «lapidés» successifs. Quant à la pièce En cours de matricule, visible depuis la vitrine de la galerie, des statues africaines en bois sont étiquetées, masquées par des emballages de plastique noir, figures encore anonymes, comme en cours de traitement. Au sein de l’exposition, le migrant est évoqué par un numéro de matricule, par des espaces qu’il a investis temporairement, par des silhouettes de statuaire africaine. Captif, nous le retrouvons dans la même posture que celle du colonisé. Dépourvu d’identité, comme ces substituts en bois, il est emballé pour être transféré, stocké, ou placé en centre de tri.

Texte de Caroline trucco

Communiqué de presse

dans le cadre d’une invitation à la galerie Le 22, Nice 2017 Exposition Intenses aimantations et imaginaires numérotés

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