Caroline Trucco est blanche.

Peu importe me direz-vous. Mais tout de même. C’est quelque chose de construire tous ces ponts vers le lointain — autre et noir — de se jeter dans ce grand chantier, toute seule, toute blanche. Ce n’est pas évident. Ce n’est pas non plus, l’évidence.

Pourquoi Caroline a commencé à voyager en Afrique ? Ça la regarde. Mais elle a pensé qu’il fallait en faire quelque chose. Par chance. Pour nous tous, qui essayons de comprendre comment on peut faire avec cette Histoire. Comment on peut être français et aller « là-bas ». Comment on peut vivre même, ici, quand on a vu là-bas ; quand on a vu ce qu’ils ont fait, là-bas. On peut parler de « postcolonial », mais ça ne nous dira pas plus, et même moins, que ces sensations là.

Les installations de Caroline sont salutaires. On pourrait tenter d’expliquer pourquoi en évoquant le repair de Kader Attia : le repair c’est un mot, c’est une idée, ça veut dire « réparation ». Pour Attia, un moteur à produire des formes aux confins de l’art, de l’Histoire, de l’ethnographie, de la surface, de la rugosité des objets : le souvenir, le sens, la blessure, dans le creux, le clou, le reprisage. Je crois que Caroline répare, elle aussi.

Dans Cannes enfumées sur moule blanc, les sceptres, inspirés d’accessoires de chefferies, le temps précieux que Caroline a consacré à leur réalisation, sont un hommage triomphant à la variété, à la variété qui fait corps, qui parade, contre l’uniformité (il faut même dire « contre l’uniformisation », car la force triste est en mouvement). Et Il faut imaginer Sisyphe heureux dit des sensations : le bilboquet d’ici, métissé à la statuaire de là-bas, l’histoire mythique d’ici, et puis celle de là-bas, qui coexistent, vulnérables, et la céramique qui s’effrite. L’hier d’ici et de là-bas, mais aussi son aujourd’hui : celui du poids qu’on porte, trivialement et non simplement comme une métaphore, sur la tête, quand on est petit marchand ambulant (celui qu’elle a vu, quelque part, au Togo, au Bénin, au Sénégal).

Dans Galerie d'objets rapportés…, installation évolutive, ce sont les codes de monstration occidentaux qui deviennent glissants, à la manière dont Hans-Ulrich Obrist évoque un « 21e siècle Glissant[1] » : on travaille à la fin des hégémonies épistémologiques. Pour cela, Caroline glisse, elle aussi, de la posture de l’artiste à celle de commissaire d’exposition, d’ethnographe ou de collectionneuse. Au point qu’on se demande, vraiment, ce qu’on voit, ce qui nous est montré, et surtout comment cela nous est montré. Le réagencement, la redéfinition, soudain licites, libèrent.

 

Caroline répare — et pour cela elle construit — dans un mouvement qui va de l’Occident à l’Afrique, et puis qui y revient, à cet Occident. Caroline travaille contre l’occultation des plaies, elle construit des formes nouvelles, des formes qui rééquilibrent, des formes qui nous aident à (nous) comprendre, des formes qui apaisent.

 

Eva Barois De Caevel

 

[1] Dans son hommage à Édouard Glissant paru à l’occasion de la dOCUMENTA (13).

Facebook Twitter Pinterest Flickr Instagram LinkedIn share
online portfolio